Agriculteurs en colère : la faute à l’écologie ?

La FNSEA gère l'agrobusiness mais aussi les négociations Allan Barte

Crédits : Allan Barte


Depuis quelques semaines, la colère d’une partie du monde agricole se fait entendre. De nombreuses manifestations et blocages ont été organisés dans le pays, portés par les syndicats agricoles. Le mouvement, qui s’étend de jour en jour, attend des mesures efficaces « sans langue de bois ».

Les revendications sont claires, le revenu et la reconnaissance du métier d’agriculteur est trop faible. En cause, des normes trop complexes, trop contraignantes, des prix pas assez rémunérateurs et une concurrence déloyale des produits importés. L’Europe, les réglementations environnementales, la suppression de la détaxe du GNR annoncée par le gouvernement et la prochaine loi de programmation agricole prévue sont dans le viseur.

Notre constat

On retrouve dans ce mouvement des similitudes aux manifestations agricoles des années 1960 en France. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le marché français n’est pas protégé et les prix agricoles fluctuent énormément. À chaque baisse, les prix ne sont plus rémunérateurs. À cette période, les agriculteurs représentent 20 % de la population active1 contre moins de 3 % aujourd’hui.

Pour le gouvernement De Gaulle, le problème n’est pas qu’une question de prix. Le modèle agricole doit être transformé en profondeur, il en va de la souveraineté alimentaire du pays. S’ensuivront cinq lois agricoles à partir de 1960. En parallèle, l’Union européenne voit le jour et le traité de Rome est signé en 1957 avec plusieurs ambitions pour l’agriculture (article 39) :

  • Accroître la productivité
  • Assurer un niveau de vie équitable à la population agricole
  • Stabiliser les marchés
  • Garantir la sécurité des approvisionnements
  • Assurer des prix raisonnables pour les consommateurs

Tout comme aujourd’hui, l’écart de niveau de vie entre les agriculteurs et le reste de la société est trop important, il doit être réduit. Ces objectifs seront en partie atteints avec la création de la Politique agricole commune (PAC) en 1962.

Au regard de ces fondements européens pour notre agriculture, la situation du monde agricole d’aujourd’hui pose plusieurs problèmes.

L’écart du niveau de vie se creuse

La moitié des agriculteurs gagnent moins de 1300€ net/mois, le quart moins de 600 € net2 pour 55 heures de travail en moyenne par semaine. L’objectif du traité de Rome n’est plus atteint et les inégalités s’accentuent de nouveau. La dépendance des exploitations aux subventions européennes renforce le sentiment que l’agriculture n’est pas rentable. L’obtention de ces subventions est conditionnée au respect de normes.

Comment assurer notre sécurité alimentaire si les producteurs de notre alimentation ne peuvent vivre décemment de leur métier ? Dans un contexte de changement climatique, de dépendance énergétique et d’instabilité géopolitique, assurer un approvisionnement constant à la population va être de plus en plus difficile.

Entre 1981 et 2010, la production totale de céréales dans le monde (maïs, soja, riz, blé) a augmenté. Mais 9 à 10% de la production totale3 a été détruite à cause d’événements climatiques (sécheresses, incendies, inondations, etc.).

À titre d’exemple, il n’a plu que 245 mm de pluie en 2023 à Perpignan. C’est deux fois moins que la normale climatique de la zone et plus faible que la pluviométrie moyenne à Marrakech. Les agriculteurs sont les premiers touchés par les changements climatiques en cours sur le territoire. Sans adaptation, que va devenir notre agriculture ?

Et pour la suite ?

Diminuer la dépendance des exploitations aux énergies fossiles et adapter notre agriculture au changement climatique, notamment en diffusant l’agroécologie est indispensable pour assurer notre sécurité alimentaire.

Comment accompagner les agriculteurs vers l’agroécologie, qui demande de réapprendre le métier, des investissements et plus de temps de travail ? La précarité financière ne leur permet pas de prendre ce chemin. Au regard de notre histoire agricole et de ces constats, nous pensons qu’il faut prendre le mal à la racine et réinventer notre modèle agricole.

Trois problèmes sont à solutionner rapidement :

  • La concurrence déloyale : La distorsion de concurrence des produits importés en Europe tire les prix et les conditions de travail vers le bas. Alors que nos exigences environnementales et sociales françaises et européennes sont élevées, celles des produits importés sont souvent beaucoup plus faibles. Les traités de libre échange mettent toujours plus à mal la situation économique des exploitations agricoles.
  • Le pouvoir de négociation des agriculteurs au sein des filières : La répartition de la valeur ajoutée au sein des filières n’est pas en faveur de l’agriculture. En France, pour 1 € de dépenses alimentaires, seulement 6 centimes vont dans la poche des agriculteurs. Alors que 90 % des achats alimentaires sont réalisés au supermarché, les agriculteurs ont peu de moyens de vendre leurs productions au juste prix. Le pouvoir de négociation des agriculteurs est trop faible dans les filières, notamment par rapport aux autres acteurs de l’agroalimentaire qui captent plus de valeur ajoutée (collecteurs, négociants, distributeurs).
  • L’accès au capital : Pour travailler et produire de la nourriture, l’agriculteur a besoin de capital : bâtiments, tracteurs, foncier, animaux… Pour acheter ce capital, un agriculteur contracte en moyenne un emprunt de 266 000 € auquel s’ajoutent près de 200 000 € d’actifs courants (stocks, trésorerie…)4. Ces emprunts colossaux empêchent l’agriculteur de se payer un revenu décent. Au moment du départ à  la retraite, la vente de la ferme représente un tel montant qu’il est de plus en plus difficile pour un jeune de la reprendre. La ferme est souvent vendue à un voisin qui agrandit sa propre ferme, créant ainsi un cercle vicieux de l’agrandissement.

Notre modèle agricole fait reposer sur les agriculteurs, en plus de la production de nourriture,  la charge du capital agricole et l’incertitude de la récolte5 (et donc de revenu).

Alors que la moitié des agriculteurs vont partir à la retraite dans les 10 ans à venir, comment motiver de nouvelles installations quand le métier n’est pas attractif et que la reprise d’une ferme représente des sommes astronomiques ? S’attaquer à la complexité administrative et au prix de vente des produits agricoles ne sera pas suffisant pour remettre sur pied notre agriculture. Un changement de cap est nécessaire.


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📌 Notes de bas de page :

  1. Mendras Henri, 1967, La fin des paysans : innovations et changement dans l’agriculture française, Paris, SÉDÉIS ↩︎
  2. Synthèse des données du Réseau d’Information Comptable Agricole (RICA) pour les années 2017 à 2020 ↩︎
  3. 6e rapport du GIEC : quelles sont les conséquences réelles du changement climatique ? – Réseau Action Climat (reseauactionclimat.org) ↩︎
  4. Agreste (2020) Graph’Agri 2020. Résultat des exploitations – Capital ↩︎
  5. Philippe Sfiligoï, arboriculteur bio dans le lot et Garonne déclarait « En 2021, on a perdu 90% de la récolte de prunes et 50% de la récolte de pommes. » à cause notamment du gel. https://twitter.com/RACFrance/status/1544996277791981568 ↩︎
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